L'ACADEMIE UNIVERSELLE DES CULTURES

Intervention du Père Ceyrac :

Une chose qui m'est proche, la seule que je connaisse : les pauvres. Nous devons leur redonner la dignité. Je disais hier, quand on me parlait des enfants dont je m'occupe, que ce n'est pas moi qui porte ces enfants, mais que ce sont eux qui me portent : plus ça va, plus je le découvre.

Je vais vous raconter une petite histoire qui m'est arrivée il y a un mois.
Il y a quelque temps, mon ami Koumar, un gentilhomme de la pauvreté comme j'aime à le dire, a attrapé la tuberculose. Il a trouvé refuge dans un hospice. A côté de lui, il y avait une maman : la maman d'Amar Deppa, un intouchable aussi. Un jour Koumar a dû partir. On fait de la place souvent dans les hôpitaux en Inde, pour laisser venir des plus malades ou pour donner sa chance à un autre. Amar Deepa, dont la maman était allongée à côté de Koumar, est venue m'apprendre que Koumar vivait maintenant chez lui avec sa famille. Je l'ai suivi. Nous avons pris un rickshaw. Le rickshaw s'est arrêté devant une toute petite rue, trop petite pour qu'il puisse passer. Nous avons continué à pieds. Quand je suis entré, j'ai vu Koumar. Il était magnifique, heureux de me voir. Il était allongé sur un lit qui occupait la moitié de la pièce, où vivait sa famille. C'était un lit en bambou comme chez nous. J'ai demandé à Amar Deepa où il dormait avec sa famille. Il m'a dit : " Father, nous avons des nappes que nous posons autour du lit . Nous dormons là ". C'était une toute petite pièce. Je lui ai dit : " est-ce que tu te rends compte, Amar, du risque que tu prends pour ta famille. Koumar est très malade et très contagieux. Tes enfants peuvent attraper la tuberculose ". Il m'a répondu : " Mais Father, il n'avait pas de maison ! ". C'est ça le partage.

Depuis Koumar est ailleurs : on a trouvé une solution. Tout s'arrange.

Le partage dans notre monde est un mot cassé.
On ne peut pas continuer à vivre dans un monde comme celui-là.
Il faut changer les structures. Pour changer les structures, il faut changer les valeurs.
Est-ce que c'est l'homme ou est-ce que c'est l'argent qui est le plus important ?
Il faut choisir. Je dis changer les valeurs, mais en fait c'est encore autre chose. Il y a un mouvement plus profond que les pensées : ce mouvement s' appelle l'AMOUR. Nous sommes des machines à aimer. Pour entrer dans le partage, il nous faut dépasser les concepts.
Comment aimer ? Ce sont les pauvres qui peuvent nous l'apprendre. Il n'y a pas de partage possible si on exclue les pauvres. Ce sont eux qui purifient notre monde.

Je dis souvent " Tout ce qui n'est pas donné est perdu ". C'est dans la mesure où l'on donne tout que l'on reçoit tout. Amar a pris le risque d'accueillir Koumar : risque pour les siens. Dans le monde d'aujourd'hui le problème n'est pas une histoire de fanatisme mais d'audace de l'amour. Car l'amour est plus fort que tout : je l'ai vu à la frontière du Cambodge, quand j'étais dans les camps. Il ne faut pas condamner, il faut comprendre et beaucoup aimer.

Nous avons entendu des personnes d'une intelligence extraordinaire pendant ces deux jours, mais est-ce que c'est cela que nous allons dire de ce moment passé ensemble ?
Est-ce que je suis hanté par le partage du gâteau ou non ?
Partager. Je crois que si j'étais plus proche des autres je partagerais l'immortel. Car l'amour ça ne peut pas mourir. Oui l'amour est plus fort que la mort mais faut-il encore en vivre. Est-ce que j'ai honte de ce qui se passe dans le monde ?
Partager le savoir. Est-ce que je partage assez mon savoir ? Arrêtons les belles théories. Entrons dans la vie. Partager ses richesses. Est-ce que tout mon être est hanté par cette pensée. Ce ne doit pas être un complexe, mais un désir d'enrichir l'autre de ce que j'ai reçu. Nous avons un devoir de donner. Comment faire pour donner ? Demandons-le nous.
On a parlé aussi de la tolérance. Ca ne s'arrête jamais la tolérance. Regarder l'autre. Quand l'Abbé Pierre est venu au Caire il a regardé chaque chiffonnier. Il m'a appris quelque chose ce jour là. Est-ce que je sais regarder toute personne que je rencontre ? Est-ce que je sais partager mon temps, me reposer moins pour aider ? On peut toujours.
Je n'oublierai jamais ce que j'ai appris dans une clinique pour handicapés profond. J'avais déjà côtoyé des handicapés mais pas des handicapés profonds. C'était pour moi un spectacle. On ne peut pas expliquer ça. l'expression de la bestialité. Je voulais partir. Car je ne pouvais pas voir ça. C'était trop dur. L'infirmière a ouvert une porte et m'a invité à la suivre. Il y avait un enfant dans un petit lit. Son visage était tout figé. Elle l'a pris dans ses bras et lui a souri : " regardez m'a t'elle dit : il devient beau ! ". Je me suis dit : " ma petite chérie, tu as beaucoup à apprendre ".
Fends le cœur de l'homme et tu trouveras un salut. Apprends à percer : il suffit d'écouter avec respect et amitié. Quand on croit en l'homme la vie devient comme du champagne. Tout simplement parce que l'on partage une petite étincelle d'amour.


Elie Wiesel

Nous avons appris ici à écouter. J'appartiens à une tradition du Livre, comme vous aussi. Celle du Livre où il s'agit d'écouter : " Ecoute Israël ". Nous avons écouté pendant deux jours avec respect. C'est toujours la même vérité que nous cherchons. Nous partageons la même quête et cette quête nous rend plus humain.
"Ce n'est pas parce que deux étoiles se rencontrent que l'étincelle jaillit ". Il n'y a pas de hasard. Ce n'est pas par hasard si le Père Ceyrac et Sœur Emmanuelle sont là. Non, c'est parce qu'il y a eu une rencontre. Je vous souhaite beaucoup de rencontres.

Les mendiants, les dépossédés, tous ceux qui ont besoin des hommes viennent de Dieu. Permettre à la souffrance de s'exprimer c'est la condition de la vérité. J'ai vu mon peuple, sans enfants, sans adulte et je me suis dit : non je ne veux plus de ce monde là. Etre humain veut dire partager. Dieu seul est seul. L'homme n'est pas humain s'il est seul.
" Dieu a ainsi fait les choses, il a donné aux uns la vie, aux autres la soif : je préfère la soif " disait Kierkegaard.