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Après une demi-année à Calcutta à m'occuper d'enfants des rues puis un passage réparateur au Sri Lanka, je me suis laissé entraîner quelques jours par le Père Ceyrac vers une autre expérience, qui m'a conduit à découvrir les multiples activités du " Ceyrac Center " de Manamadurai.

Arrivé à la ferme par le " fameux " train de nuit (celui que le Père Ceyrac conseille systématiquement), j'y retrouve des élèves de Ginette venus passer là leur mois d'août et que je suis expressément chargé de " redynamiser ". Vaste et vaine tâche : comment ne pas être las, même pour une bonne cause, après 3 semaines de chantier, pioche ou barre à mine à la main, sous un soleil de plomb, à creuser les fondations de deux nouveaux bâtiments du Polio Center ?! Car le Père Ceyrac a chargé Thanappan de monter de toute pièce un centre pour les enfants polio de la région - ils sont nombreux, comme partout en Inde - afin qu'ils puissent concilier opération chirurgicale, rééducation et études, et donc vaincre leur handicap et échapper au sinistre destin qui est celui de leurs aînés. Pendant que nous creusons et déblayons, nous les entendons répéter leurs leçons et surtout nous les observons faire leur exercice de marche obligatoire. Inlassablement, ils marchent. Certes, cette procession brinquebalante a un petit air de Cour des miracles, mais la gravité et la concentration des enfants vous coupent toute envie de sourire. Les dissiper est une tâche impossible, ils ne se laissent absolument pas détourner de leur chemin ! Conscients de leur infirmité, mais aussi de leur chance miraculeuse, ils ne veulent pas décevoir et se décevoir. Alors ils marchent. Et ils travaillent aussi, fort bien d'ailleurs. D'enfants sans avenir, ils deviennent les enfants de l'avenir.

Le programme de travail des Français était simple : nuit à la ferme, petit déjeuner (indien) à 8h, chantier dans l'enceinte du Polio Center jusqu'à 12h, suivi d'un bain dans les immenses réservoirs de la ferme (avec " thalasso " sous les arrivées d'eau !). A 13h, déjeuner, puis reprise du travail de 16h à la tombée de la nuit. Le dîner est suivi d'une " causerie " avec Thanappan, qui répond, avec intelligence, à toutes les questions, même les plus farfelues, sur l'Inde, sur sa vie, sur les projets du Père Ceyrac, etc.

Thanappan est le responsable du programme de développement rural que le Père Ceyrac a lancé dans la région. Des dizaines de villages autrefois sans ressources lui doivent leur développement économique actuel : une banque fait en effet des micro-crédits aux habitants ayant un projet, avec pour caution les dons reçus de France par le Père Ceyrac. De son côté, Thanappan dirige une équipe qui conseille et motive tous ces gens : où creuser un puits, quel cheptel constituer, comment créer une coopérative, etc. Inutile de dire que le taux de remboursement est de quasi 100%, et souvent en avance sur les échéances. Une partie de ces villages bénéficie aussi des cours du soir pour les enfants : à l'heure où les enfants sont généralement réquisitionnés par leurs parents pour préparer le dîner ou rentrer le bétail, des jeunes filles viennent assurer un soutien scolaire obligatoire (" le développement passe par l'éducation "). Et si les parents retiennent leurs enfants, Thanappan leur coupe la manne financière. C'est radical ! Mais avant d'en arriver là, c'est le plus souvent l'opprobre des autres villageois qui fait fléchir les parents récalcitrants. C'est magnifique de voir tous ces enfants en uniforme, au milieu du village, sous l'unique lampadaire, assis dans la poussière, répétant en cœur ce que leurs grandes sœurs leur font apprendre…

La ferme était un petit paradis pour les travailleurs harassés que nous étions (et que les Indiens prenaient pour des fous, à quitter nos pays riches pour aller trimer dans leur coin perdu !…) mais elle l'est aussi pour toute la région : c'est une oasis au milieu du désert, c'est l'espoir que l'on peut vaincre la fatalité. Des femmes gagnent leur vie en y travaillant, d'autres femmes nourrissent leur famille en vendant sur les marchés les produits de la ferme achetés à un tarif préférentiel, et tous les autres, hommes et femmes, en tirent la preuve que l'on peut faire quelque chose de leur " désert ". Car la région de Manamadurai a une triste particularité : trop peu d'eau y tombe, par une de ces bizarreries géographico-climatiques que les Indiens acceptent avec trop de résignation. De toutes les images de la ferme qui me viennent en tête, je retiendrai celle du gargouillis de l'eau au milieu des goyaviers, aux heures d'irrigations ; celle des magnifiques paons se pavanant, tranquilles, à l'ombre des cocotiers ; et celle du briefing matinal d'Adaikalam, maître et mémoire du lieu, donnant les ordres du jour aux ouvrières avec des pauses hilarantes de grand seigneur - mais n'était-ce peut-être que pour nous épater ?…


David Prache, en août 2000 à Manamadurai


 

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